Expatriation Egypte
Portail de l'expatriation en egypte, et de la mobilité internationale.

Egypte
France




 

ACTUALITES

 

Egypte



Revue de presse en provenance de l'Égypte.
 

Un homme qui est une île

« Observer la vie de loin, voir clairement tout ce qui s’y trouve, sans pour cela s’y attacher », telle est la philosophie de Am Saber. Seul sur un îlot, inexistant pour ceux qui ne le connaissent pas, Am Saber Eleiwa a choisi de vivre en solitaire sur un petit bout de terre à Guéziret Al-Warraq, au gouvernorat de Guiza. Une petite île qui ne diffère pas beaucoup des autres, sauf qu’elle est déserte, n’ayant comme unique habitant que Am Saber, d’où le nom de cette île. Il est connu par tous les pêcheurs, sa réputation a dépassé les frontières des autres îles. Autrement dit, sur ce bout de terre, d’une superficie de 12 km2, Am Saber vit seul depuis 53 ans. Un Robinson Crusoé qui s’est construit une petite maison, pêche, cultive la terre et élève des animaux. Il passe son temps à lire le Coran et rien ne lui manque, même pas la compagnie des hommes. Le trajet vers l’île de Am Saber prend 20 mn. Il commence par une navigation au milieu du Nil à proximité de la région de Tanach. Là, un paysage idyllique surprend les passionnés de nature et du silence. Seul le bruit du frôlement des tiges de roseaux plantées de part et d’autre de la rivière ou celui du gazouillement des oiseaux provenant des réserves naturelles vient briser le silence énigmatique qui y règne. C’est comme une étape de transition entre deux mondes, on s’éloigne des klaxons et du bruit assourdissant de la ville pour s’approcher du paradis terrestre de Am Saber. Et quelle vie ! A quelques mètres du rivage se trouvent l’habitation modeste de Am Saber et ses instruments primitifs qui lui servent à labourer sa terre. « Cette île, je l’ai héritée de mes aïeux. Elle est mon gagne-pain, mon gîte et mon unique compagne. Je ne sais rien faire d’autre, à part cultiver ces trois feddans qui, même s’ils ne sont pas en ma possession, n’ont d’autre propriétaire que moi », dit-il.  

Mes amis les pêcheurs
Chemin faisant sur cette île d’accès difficile, un sentiment étrange me saisit en voyant cet homme singulier, dont tout le bonheur est de vivre seul et loin des gens. De nombreuses questions m’effleurent l’esprit : Est–ce que cette solitude est son choix de vie, un rendez-vous avec soi-même ou a-t-elle été imposée par des circonstances ? Et même si la solitude a son côté positif et que Am Saber a su créer son havre de paix, comment est-il arrivé à réorganiser sa vie en fonction de ses besoins et supporter la vie en solitaire sur une île complètement déserte ?
Et la solitude est-elle synonyme d’isolement, d’abandon et de grande détresse, ou constitue-t-elle un mode de vie fréquent chez les personnes âgées à une période où les enfants ont quitté la maison ou que le compagnon de toujours vient à disparaître, les amis se perdent, les liens sociaux s’effilochent et l’on se retrouve seul, non pas pour quelques heures mais durant de longues journées ? Pour Am Saber, vivre seul ne pose aucun problème . « Je ne m’ennuie pas et je n’ai jamais eu l’impression durant toutes ces longues années de vivre à l’écart. Peut-être que mon isolement est physique mais pas social, la preuve est que mon île sert de transit à tous les pêcheurs de la région. Ces gens modestes dont le quotidien tourne autour de l’eau et de la pêche sont tous mes amis, il ne passe pas un jour sans que quelqu’un ne vienne me rendre visite. Je n’ai pas peur d’être seul, et je ne redoute plus le silence. De plus, ici, j’ai une extraordinaire liberté. Je peux rire, chanter et même pleurer sans que personne n’observe ce que je fais », dit-il.
Et d’ajouter : « Si la nuit, allongé seul sur ton lit froid, tu ne parviens pas à dormir, et qu’à cet instant tu te places devant ta fenêtre et que la lune semble le seul réconfort possible à ton esprit tourmenté, tu trouveras peut-être le sommeil. Pour moi, c’est la même chose, cette île n’est pas seulement ma fenêtre d’évasion, elle est mon bonheur et ce repos complet que j’ai toujours recherché », réplique-t-il avec émotion. Lui, qui se considère comme un roi sur son île, pense qu’il lui suffit de s’asseoir le soir sur sa petite banquette, écouter chanter al-sett (la célèbre chanteuse Oum Kalsoum), profiter de l’air frais et découvrir avec ivresse le monde qui l’entoure, les fleurs, les animaux ... tout ce qui fait l’essence de la vie, pour se sentir plus serein, moins superficiel et plus tolérant. 
Solitude, un choix de vie
Or, si ce paysan a choisi de s’isoler et ne fréquente que les gens qu’il a envie de voir, c’est parce qu’il éprouve une angoisse vis-à-vis de la société qui a subi de grands changements. « Il m’arrive parfois de quitter l’île pour aller acheter quelque chose, alors je me sens désemparé face au monde qui m’entoure. Les gens ont beaucoup changé. Il suffit de discuter avec eux pour le constater. Il vaut mieux donc rechercher la compagnie de ceux qui font partie de mon univers », explique-t-il. Chose étrange, au cours de la conversation, Am Saber nous apprend qu’il est marié, a cinq enfants et que toute sa famille vit de l’autre côté de l’île. Une localité située à Al-Qanater, portant le nom de Bassous et surnommée la Chine égyptienne, car on y fabrique de tout, de l’aiguille jusqu’au missile. Mais pourquoi n’est-il pas avec sa famille ? La réponse est simple. Personne n’aime cette vie primitive que mène Am Saber. « Comment vivre dans une île déserte où il n’y a ni eau ni électricité, être privé de tout et en compagnie de serpents venimeux ? La vie sur cette île est bien trop dure. C’est une mort lente ou plutôt une prison volontaire », s’indigne l’un de ses fils. Ce dernier rend visite de temps en temps à son père, mais rejette l’idée de mener la même vie. Il dit que son père lui a proposé de venir cultiver la terre avec lui en échange de 10 L.E. par jour. Il a accepté, mais cela n’a duré que six mois car il n’a pas supporté. Quant à Am Saber, il ne force personne à partager sa vie, même pas sa femme, qui est aussi sa cousine. Elle pense que c’est une vie difficile. Pourtant, il ne cesse de penser à sa famille, il subvient même à ses besoins en envoyant de l’argent qu’il gagne de ses récoltes. 
L’ami oiseau
La journée de Am Saber commence dès l’aube. Il ne s’arrête de travailler qu’à la tombée de la nuit. Seul, il laboure la terre, sème les graines, récolte des bananes, et seul il élève ses deux vaches et prend soin de son âne. Dès qu’il fait noir, le silence se fait plus pesant. La brise chatouille ses oreilles. Il écoute le crépitement du feu de bois qui va lui servir à préparer son dîner. Am Saber contemple les étoiles éparpillées dans le ciel. Très haut perchée, la lune dort déjà et procure une lueur apaisante. Il dîne puis s’endort, le sourire aux lèvres, la tête au paradis. Pour lui, il y a un seul danger , les serpents qui se trouvent en grand nombre sur cette île et qui ont tué deux de ses vaches. Son seul ami et compagnon est un oiseau de genre particulier, de couleur marron et qui se nourrit de petits poissons. Am Saber l’a surnommé Zaouta. Il le voit tous les jours et ne cesse de lui parler comme s’il s’agissait d’une personne. Quant aux voleurs, Am Saber n’en a cure. Personne n’oserait pénétrer son royaume sans son autorisation. Et si l’un de ses voisins a été cambriolé, il appelle Am Saber pour trouver le voleur. « Il connaît tout le monde et est très respecté », souligne Hassan, son voisin, qui rapporte que la semaine dernière, on lui volé du bétail et c’est grâce à lui qu’il a récupéré ses animaux.
Bien que Am Saber soit illettré et déteste parler de politique, il a suivi le carnage israélien dans la bande de Gaza. De sa banquette, il ne cesse de demander aux pêcheurs de lui donner les dernières nouvelles de la guerre. « Peu m’importe qu’Israël en sort victorieux ou même la Palestine, ce qui me chagrine, ce sont ces petits enfants et ces femmes impuissantes qui ont été massacrés alors qu’ils n’ont commis aucun crime », conclut Saber, satisfait de sa solitude.
(Source Al ahram)

< Retour