Expatriation Egypte
Portail de l'expatriation en egypte, et de la mobilité internationale.

Egypte
France




 

ACTUALITES

 

Egypte



Revue de presse en provenance de l'Égypte.
 

Quel avenir pour l´Egypte ?
Alors que l´armée assurant l´intérim au pouvoir vient d´annoncer le calendrier des nouvelles élections (prevu au mois de novembre 2011), on ne peut que se demander quel sera l´avenir de l´Egypte, bien malin celui qui prétendrait le savoir. Comment l´Egypte en est elle arrivée la ? un peu d´histoire nous donne un debut de piste.
 
Au début des années 1990, l´Égypte du président Hosni Moubarak doit faire face à une crise sans précédent. L´ordre économique étatiste mis en place par
l´ex-président Gamal Abdel Nasser est en train de s´écrouler: les banques égyptiennes font faillite, et l´inflation se situe autour des 20%.
 
Lorsque la livre égyptienne s´effondre sur les marchés internationaux des devises, la population commence à thésauriser des dollars américains. Le prix du pétrole s´effondre lui aussi; les exportations et les transferts de fonds venant des pays du Golfe s´en ressentent.
 
Une redoutable vague d´attentats terroristes secoue le pays. L´assassinat de Rifaat al Mahgoub, président de l´Assemblée du peuple, et les deux terribles attentats visant des touristes israéliens (le premier entre le Caire et Ismaïlia; le second sur la frontière israélo-égyptienne, près d´Eilat) font douter de la compétence des forces nationales de sécurité et provoquent une chute soudaine des revenus touristiques.
 
C´est alors d´un pas bien mal assuré que l´économie égyptienne qui repose alors sur les subventions, la bureaucratie, et un secteur public hypertrophié s´achemine vers le XXIe siècle.
On dit souvent qu´à la veille d´une révolution, l´événement paraît impossible, et qu´à son lendemain, il apparaît comme inévitable. Chez les jeunes Egyptiens qui ont mené le soulèvement du 25 janvier 2011, le point critique de la révolution a dû être perçu comme un moment pour le moins magique.
Mais ce chapitre de l´histoire égyptienne, cette transition entre l´impossible et l´inévitable, s´est ici réalisée de façon plus prosaïque; moins céleste, plus terrestre. Ce chapitre et le déclin de Moubarak commence avec la crise économique de 1990.
 
La rupture du «contrat de Nasser»
Lorsqu´en août 1990, Saddam Hussein envahit le Koweit, le président égyptien saisi l´occasion et apporte son soutien diplomatique et militaire à la coalition formée par les États-Unis pour mettre un terme à l´invasion irakienne.
 
En échange, il bénéficie d´avantages économiques. Les dettes égyptiennes envers les Etats-Unis et plusieurs autres grandes puissances sont alors annulées. Le pays reçoit une aide économique d´urgence de 15 milliards de dollars (10,9 milliards d´euros). En apparence, le coup de poker de Moubarak est une réussite totale.
 
Au final, l´aide financière a permis de relancerle secteur bancaire de l´Égypte et de stabiliser son économie, mais elle contenait également les germes de sa future destruction. Car le prêt était accompagné d´une condition: l´application d´un plan de restructuration des plus exigeants, élaboré par le Fonds monétaire international (FMI). Moubarak a ainsi dû réduire les services de l´État, libéraliser les taux d´intérêt et entreprendre un ambitieux programme de privatisation.
Le FMI a ainsi contraint Moubarak a rompre le «contrat de Nasser» à savoir, garantir l´accès aux services sociaux, à l´emploi, aux subventions, à l´éducation et aux soins de santé; le tout en échange du contrôle total de l´espace politique.
 
Un déclin prévu de longue date
Meme si les événements récents survenu à la veille de la révolution comme les élections législatives truquées de 2010 ou le meurtre de Khaled Saïd, ce blogueur battu à mort par les policiers, qui a donné son nom à la page Facebook appelant à la révolution ont joué joué un role de déclencheur, la détérioaration progressive de la conjoncture économique depuis les années 1990 a surement compter pour beaucoup dans la chute de Moubarak.
 
L´expérience de la libéralisation
D´un point de vue macroéconomique, la libéralisation fut un succès retentissant. L´économie égyptienne avait reculé de 2% en 1990; en 1996, elle était en hausse de 5%. L´inflation, qui avait dépassé les 20% à la fin des années 1980, venait de baisser de 7%, et le pays avait regagné la confiance des investisseurs. Dix ans plus tard, le FMI lui décernait le prix du «meilleur réformateur économique», avec un PIB en hausse de 7% pour l´année 2007.
«Cette année encore, l´économie égyptienne enregistre une performance impressionnante, soutenue par des réformes durables, une gestion macroéconomique prudente et un environnement extérieur favorable», conclut alors le rapport du FMI (PDF), qui couvre d´éloges le «gouvernement réformiste» pour avoir poursuivi les ajustements face à une opposition tenace —opposition «motivée par la hausse des prix des denrées alimentaires, et qui est agacée de ne pas encore bénéficier des "retombées économiques" de la croissance».
 
Mais pour nombre d´Égyptiens, ce manque de «retombées» était bel et bien le seul problème qui importait. Pour eux, les chiffres impressionnants de la croissance avaient une autre signification: licenciements, réductions de salaires, plans de retraite anticipée et forcée, ainsi que la perte de plusieurs avantages sociaux.
 
Selon Joel Beinin, professeur d´histoire du Moyen-Orient à l´université de Stanford, les effets de la réforme de l´emploi furent si pernicieux que seuls Stella (la bière égyptienne) et Coca Cola virent leur nombre d´employés augmenter après la vague de privatisations.
 
Invité lors d´une récente conférence de la Banque mondiale consacrée à l´investissement au lendemain du printemps arabe, Yasar Jarrar, associé chez PricewaterhouseCoopers (Dubaï) résume la situation en ces termes: «il fallait être un macro-citoyen pour bénéficier» de la libéralisation économique.
 
En 1995, l´adhésion à l´Organisation mondiale du commerce (OMC) n´a fait qu´empirer les choses pour de nombreux ouvriers égyptiens: les réductions des barrières tarifaires et non-tarifaires ont empêché l´État de protéger les branches d´activité exigeant une main-d´œuvre importante.
 
Le secteur égyptien du textile (qui remonte à l´époque des pharaons) a beaucoup souffert de cette situation: les producteurs de Chine et d´Asie du Sud-Est ont profité de la réduction des tarifs douaniers pour étendre leurs parts de marché. Les répercussions probables de cette mesure sur la main-d´œuvre égyptienne étaient connues avant sa mise en application: en 2004, un rapport de l´USAID (PDF) prévoyait une perte de 22.185 emplois et 203,9 millions de dollars (en livraisons) pour l´ensemble du secteur. Soit environ 4% des exportations de produits non-pétroliers du pays.
 
Par ailleurs, les sociétés qui ont profité de la libéralisation et de l´adhésion à l´OMC ne comptaient que peu de clients parmi la population égyptienne. Ces entreprises, qui appartenaient à un petit nombre de familles proches du pouvoir, s´occupaient principalement de matériaux de construction, d´import-export, de tourisme, d´immobilier, d´alimentation et de produits haut de gamme (que la majorité des Égyptiens ne pouvaient s´offrir).
 
C´est ce qu´explique Tim Mitchell, professeur d´économie politique à l´université de Columbia. En 1999, il tient ces propos dans le Middle East Report: 
«la politique néolibérale de l´État a eu pour principal effet de concentrer les fonds publics dans des mains différentes, et moins nombreuses. L´État a détourné des ressources précédemment allouées à l´agriculture, à l´industrie et à deux problèmes sous-jacents: la formation et l´éducation. Les subventions ne vont plus aux usines, mais aux financiers; elles ne vont plus aux écoles, mais aux spéculateurs.»
 
Au fur et à mesure que les réformes orchestrées par le FMI prenaient forme, l´Égypte promulgua des lois visant à protéger ses ouvriers des effets secondaires potentiels de la libéralisation; mais un «manque de volonté populaire ou politique empêchait souvent leur application», comme me l´a expliqué Rutherford lors d´un entretien. Au final, «des dizaines de milliers d´ouvriers ont perdu leur emploi et leur accès aux logements sociaux».
 
Dans le même temps, les baisses de subventions généralisées dictées par le plan de restructuration du FMI ont continué de miner le «contrat» que Nasser avait passé avec le peuple, tout en exacerbant la détresse de la classe ouvrière égyptienne.
 
Rutherford m´a expliqué que les «subventions au pain» sont restées en place (en 1977, le président Anwar Sadat avait failli déclencher une révolution en tentant de les supprimer; elles furent donc épargnées par le couperet de la restructuration), mais que le nombre d´articles ménagers subventionnés est passé de 18 à 4 (pain, farine de blé, sucre et huile de cuisson).
 
Ce geste n´a pas permis de prévenir l´effondrement de la «dimuqratiyyat al-khubz» (ou «démocratie du pain», comme l´a un jour surnommée le chercheur tunisien Larbi Sadiki) de Moubarak.
 
Entre 2007 et 2008, les prix mondiaux des céréales se sont envolés, et celui du pain a bondi, pour atteindre cinq fois son coût ordinaire dans les boulangeries privées. Chez les Égyptiens qui ne dépendaient pas, d´ordinaire, des subventions du pain, nombreux sont ceux qui devinrent soudain dans l´incapacité de se nourrir.
 
Des «émeutes du pain» ont alors éclaté dans tout le pays, jusqu´à ce que l´armée décide de prendre en charge sa confection et sa distribution. Selon la journaliste Annia Ciezadlo, le pain est devenu un «symbole de provocation» au lendemain des émeutes. Il représentait les promesses non tenues du régime, ainsi que le gouffre existant entre les attentes du peuple et la dure réalité.
 
Les chiffres de la Banque mondiale dressent le tableau de cette réalité; un tableau des plus sombres. Entre 2000 et 2008 (les statistiques des autres années ne sont pas disponibles), le taux de pauvreté des populations rurales et urbaines a augmenté il a même bondi en zone rurale (de 22,1% à 30%). Le taux de chômage officiel (souvent suspecté d´être artificiellement amoindri) est lui passé de 8,9% à 9,2% on a toutefois enregistré un pic de 11,4% en 2005. En adoptant une vision à long terme, on constate que le chômage a progressé de 1,2% entre 1990 et 2008 —un chiffre révélateur.
 
La part des revenus des 10% d´Égyptiens bénéficiant des meilleurs salaires a augmenté sur cette même période, et les personnes appartenant au 1% supérieur s´en sont mis plein les poches. Ossama Hassanein, directeur général de Newbury Ventures et professeur à l´école de commerce de l´Université américaine du Caire, m´a expliqué qu´environ 200 familles sont parvenues à s´enfuir avec 90% des richesses du pays.
 
Les riches s´enrichissaient, les pauvres s´appauvrissaient, et pendant ce temps, un phénomène nouveau émergeait du chaos: les ouvriers se sont syndiqués. Ils ont organisé des grèves, de timides manifestations, et quelque temps plus tard, l´Égypte voyait naître un mouvement ouvrier indépendant —mouvement qui prenait forme en dehors des fédérations, des organisations et des syndicats ouvriers, organismes strictement encadrés par le pouvoir et qui servaient également d´instruments de contrôle au gouvernement.
 
La révolte ouvrière s´est répandue comme une traînée de poudre. Joel Beinin note qu´entre 1998 et 2011, l´Égypte a connu 3.500 manifestations et grèves, mobilisant plus de deux millions d´employés. La majeure partie des manifestions ont été organisées après 2004; cette même année, un nouveau gouvernement (surnommé «gouvernement des hommes d´affaires») arrive au pouvoir. Il est dirigé par le fils de Moubarak, Gamal, et par plusieurs de ses associés (le magnat de l´acier Ahmad Ezz; les économistes Hussam Badrawi et Mahmud Mohieldin).
 
Dans une récente interview accordée au Stanford Humanities Center, Beinin explique qu´«en terme de valeur liquidative totale, [le nouveau gouvernement] a privatisé plus d´entreprises en un an de mandat que les administrations des dix années précédentes».
 
«Dès le second semestre 2004, on observe une forte augmentation des grèves, des sit-in et d´autres formes d´actions ouvrières collectives», note-t-il.
 
La majorité des manifestations avaient pour but d´obtenir de meilleurs salaires et de protéger les ouvriers contre les licenciements collectifs, phénomène (illégal) accompagnant souvent les privatisations.
 
En 2005, des manifestations éclatent à la Qalyub Spinning Company (QSC); l´usine vient d´être vendue à un investisseur privé et les ouvriers craignent une vague de licenciements et de réduction des salaires. Ces craintes n´étaient pas totalement infondées, étant donnée la stratégie adoptée par Esco, la société mère de la QSC, lors de précédentes privatisations.
 
Dans un rapport de 2005 publié dans le Middle East Report, Beinin observe que les six sociétés Esco privatisées avant la QSC ont licencié un grand nombre d´employés: 24.000 en 1980, ils n´étaient plus que 3.500 en 2000.
 
En 2007, une série de grèves et de sit-in touche l´usine textile de Mansura-Spain, à Dakahlia (est du Caire); en 2006, 2007 et 2008, c´est au tour de la Misr Spinning and Weaving Company, à Mahalla al-Kubra.
L´agitation ouvrière ne se limite pas au secteur du textile: les contrôleurs aériens, les ingénieurs ferroviaires et les ouvriers du pétrole et du gaz ont tous fait grève lors de la dernière décennie. A la veille de la révolution, l´agitation était devenue si banale que même le campus endormi (et situé dans le désert) de l´université américaine du Caire, où je travaillais à l´époque, avait connu plusieurs grèves ouvrières.
 
Grèves et révolution: même combat
Pour l´observateur attentif, les événements du 25 janvier incarnaient une progression naturelle, et non une rupture décisive avec le passé. Khaled Khamissi, auteur du best-seller Taxi, ne dit pas autre chose:
 
«Les grèves [des dix dernières années] et la révolution de 2011 s´inscrivent dans une continuité».
 
Il est bien évidemment impossible d´établir un lien direct entre l´évolution progressive du mouvement ouvrier égyptien et la colère de la jeunesse qui, le 25 janvier 2011, prit la décision soudaine de manifester à l´occasion de la Fête de la police.
 
Ahmad Maher, l´un des fondateurs du Mouvement du 6 avril, a contesté l´importance du rôle joué par les ouvriers dans le mouvement de protestation qui a mis fin au régime de Moubarak. Mais le point de départ du Mouvement une manifestation composée de dizaines de milliers d´étudiants, de chômeurs égyptiens et 
d´ouvriers du textile à Mahalla al-Kubra semble indiquer le contraire.
 
Dans un récent numéro du Journal of Democracy, Tarek Masoud, maître de conférences en politique publique à la Kennedy School of Government de Harvard, analyse la situation en ces termes:
 
«C´est bien là le génie du Mouvement du 6 avril… ils sont parvenus à rattacher l´énergie nouvelle du mouvement ouvrier au désir national de démocratie».
 
Sur la place Tahrir, cette énergie a pris la forme de slogans qui mêlaient politique et préoccupations fondamentales préoccupations qui avaient motivé tant et tant de manifestations au cours de la décennie précédente. «Ils mangent du pigeon, du poulet, et nous n´avons que des haricots», disait l´un des refrains des révolutionnaires. «Oh! Même les concombres coûtent plus de dix livres! Quelle honte! Quelle honte!».
 
De l´agitation ouvrière à la chute de Moubarak
En étudiant les premières exigences des jeunes révolutionnaires, le lien existant entre les militants de la génération Facebook et leurs prédécesseurs intellectuels apparaît clairement, lui aussi.
 
En plus de réclamer la destitution du ministre de l´Intérieur Habib El-Adly, l´abrogation de l´infâme loi d´urgence et la limitation du mandat présidentiel, les manifestants exigent la mise en place d´un salaire minimum équitable (en janvier dernier, le salaire minimum était seulement de 118 livres égyptiennes par mois, soit environ 14,5 euros). Les agitateurs ouvriers avaient formulé cette demande à maintes reprises au cours des vingt dernières années.
 
Les ouvriers ont joué un rôle direct dans le renversement du régime de Moubarak. Échantillon de gros titres du New York Times, de NPR.org et d´Al-Ahram (le quotidien d´État) durant les trois jours qui ont précédé la chute de Moubarak: «Égypte: les actions ouvrières stimulent les manifestations»; «Les grèves ouvrières accentuent la pression qui pèse sur les dirigeants égyptiens»; «Les ouvriers égyptiens se joignent à la révolution». Des milliers d´ouvriers ont participé à l´insurrection à titre individuel, mais les grèves organisées les 9 et 10 février pourraient bien avoir scellé le destin de Moubarak.
 
Parmi toutes les conséquences de la restructuration économique, l´agitation ouvrière née de ces décennies de pauvreté n´est pas la seule à avoir joué un rôle dans la révolution de 2011. Car en décidant d´ouvrir l´économie égyptienne, le gouvernement de Moubarak ne pouvait que s´attirer les foudres de l´armée.
 
La toute puissante armée égyptienne
Les forces armées égyptiennes, qui sont très proches de la présidence (depuis le coup d´État des «officiers libres» de 1952, qui a porté Nasser au pouvoir), demeurent quelque peu mystérieuses du moins pour ceux qui n´en font pas partie.
 
«Il est absolument incroyable que nous en sachions aussi peu sur l´armée», note Bruce Rutherford.
 
Il fait là référence à une ancienne tradition égyptienne, qui veut que ni la population, ni le Parlement n´aient de droit de regard sur les transactions financières des militaires. Ce que nous savons, en revanche, c´est qu´ils contrôlent une large fraction de l´économie du pays. Selon certaines estimations, l´empire économique de l´armée (qui comprend des dizaines d´hôtels, de stations balnéaires et d´usines de production) représente entre 5 et 40% du PIB.
 
Tout comme les propriétaires d´entreprises du secteur privé, qui profitaient déjà d´un certain nombre d´avantages face à la concurrence nationale (exonérations fiscales, travail forcé…), l´armée n´a pas vraiment bénéficié de la libéralisation du marché.
 
«Si vous ouvrez le marché, vous mettez l´armée en concurrence avec de nouveaux acteurs économiques. Et l´armée ne peut rivaliser avec l´Asie et l´Asie du Sud», estime Rutherford.
 
Un câble diplomatique datant de 2008 (publié par WikiLeaks) fait un compte-rendu des conséquences du phénomène:
 
«Économiquement parlant, nous voyons l´armée comme une force qui tente généralement de saboter la réforme de libéralisation du marché; elle essaye pour ce faire de pousser le gouvernement à s´impliquer plus directement sur les marchés…
 
Selon la plupart des analystes, l´armée considère que la politique de privatisation [menée par le gouvernement égyptien] menace sa position économique; elle s´oppose donc généralement aux réformes de l´économie».
 
Selon Tarek Masoud (professeur à Harvard), les liens étroits qui unissaient le régime de Moubarak aux magnats de l´immobilier sont eux aussi restés en travers de la gorge des responsables militaires; ces derniers «jugeaient la politique de Moubarak —vendre des terrains aux promoteurs, à prix réduits— nuisible à leurs intérêts».
 
En tant que premier promoteur d´Égypte, l´armée a dû faire face à une concurrence grandissante chez les entrepreneurs privés, comme Hisham Talaat Moustafa, magnat de l´immobilier condamné l´an dernier pour le meurtre de sa petite amie, une pop star libanaise. Il avait profité à plein de l´expansion rapide de la capitale égyptienne.
 
Gamal et le «gouvernement des hommes d´affaires»
Alors que la libéralisation et le népotisme empiétaient de plus en plus sur les bénéfices de l´armée, Gamal Moubarak tentait de se positionner pour succéder à son père. En 2002, il est nommé président du comité politique du Parti national démocratique (au pouvoir). En 2006, il devient le secrétaire général adjoint du parti; un tremplin vers la présidentielle, selon bien des observateurs.
 
Gamal est le chef de file du «gouvernement des hommes d´affaires» et l´instigateur d´une grande partie des réformes privilégiant les entreprises; chez les militaires de haut rang, on le considère donc comme une double menace. Ses valeurs et sa loyauté (ou son absence de loyauté) envers l´armée posent problème.
 
Gamal est un banquier; c´est un fervent partisan du libéralisme économique et sa politique continuerait de porter atteinte aux intérêts de l´armée. En tant que premier président égyptien issu de la société civile, il écarterait de fait les militaires de la présidence. Steven A. Cook, directeur de recherche spécialiste du Moyen-Orient auprès du Council on Foreign Relations et auteur d´un ouvrage à paraître (The Struggle for Egypt: From Nasser to Tahrir Square), décrit la situation en ces termes:
«Avant la révolution, on avait l´impression que l´idée [de la succession] mettait les militaires particulièrement mal à l´aise. Aujourd´hui, ils ne font plus mystère de l´aversion que leur inspirait cette perspective.»
 
Le 25 décembre 2010, le fils cadet de Moubarak était encore optimiste quant aux bienfaits de la libéralisation:
 
«Nous devons dès à présent lancer une deuxième vague de réformes… des réformes plus ambitieuses, plus audacieuses», déclare-t-il au Caire, lors du congrès annuel du Parti national démocratique.
 
Un peu plus d´un mois plus tard, en février, la colère des anti-Moubarak atteint son apogée. L´armée n´a alors aucun intérêt à soutenir un régime qui a fait 
 
de Gamal le successeur désigné de son père et elle a bien des raisons de le laisser dépérir. En expédiant Moubarak à Charm el-Cheikh et en mettant un terme au projet de mise en place d´une dynastie Moubarak, l´armée a pu prendre le contrôle du programme de réforme, et protéger par là même ses intérêts économiques tout en conservant son image de «gardienne de la révolution».
 
Depuis, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) (junte militaire qui gouverne aujourd´hui le pays) a fait inculper les principaux fidèles de Gamal, dont Youssef Boutros Ghali, ancien ministre des Finances, et Rashid Mohamed Rashid, ancien ministre du Commerce. Cette décision pourrait certes avoir été motivée par l´opportunisme politique: après tout, en tant qu´ex-associés du cadet de Moubarak, Ghali et Rashid sont extrêmement impopulaires. Mais selon l´une de mes sources (qui a été en contact fréquent avec l´élite économique égyptienne au cours des dix dernières années), les motifs de l´armée pourraient être d´une nature un peu plus personnelle:
 
«Les militaires ont vu une occasion de les mettre en fuite, et ils l´ont saisie; une certaine forme de vengeance, pour avoir encouragé une forme de libéralisation économique de nature à menacer leurs intérêts», explique ma source (qui a demandé à rester anonyme).
 
Quoi qu´il en soit, le «gouvernement des hommes d´affaires» ne sera pas reconstitué de sitôt —et dans les couloirs du quartier général du CSFA, vous ne trouverez personne pour s´en plaindre.
 
Un aperçu de l´avenir
Voilà déjà six mois que les généraux égyptiens ont pris les rênes du pouvoir, mais ils font preuve d´une discrétion extrême; impossible, pour l´heure, de 
savoir comment va évoluer la politique économique du pays. Aucun des trois communiqués rendus publics par le CSFA ne mentionne ce sujet.
 
Loin d´apporter des réponses à ces questions, le processus d´adoption du budget de cet été a soulevé de nouvelles d´interrogations (l´Égypte a ainsi refusé un prêt du FMI, avant d´accepter les deux milliards de dollars proposés par la Banque mondiale). De toute évidence, le CSFA «ne veut pas donner l´impression d´imiter Gamal», m´explique Steven A. Cook.
 
Reste à savoir jusqu´à quel point l´armée est disposée à inverser les tendances de ces dix dernières années. Le Conseil suprême a évincé Moubarak et sa clique de réformateurs libéraux, mais selon Cook, ils n´ont pas «fondamentalement modifié la politique économique de l´Égypte».
 
Et pourtant, en décidant de préférer les prêts à taux préférentiels de l´Arabie saoudite (entre autres États du golfe Persique) aux dollars du FMI, le CSFA soustrait l´Égypte aux exigences budgétaires qui sont à l´origine de ses difficultés actuelles. De toute évidence, les recommandations des néolibéraux ne sont donc plus les bienvenues.
 
Une question demeure toutefois sans réponse: celle du rôle que jouera l´armée après les élections législatives de cet automne; élections à la suite desquelles 
 
un nouveau gouvernement issu de la société civile doit être investi. Selon Cook, l´armée préfère régner sans gouverner directement le pays; les militaires devraient donc confier une grande partie des tâches quotidiennes aux élus. Ceci dit, personne ne s´attend à ce que les généraux renoncent complètement à protéger leurs intérêts. Pourquoi s´arrêter en si bon chemin?
 
Les militaires parviendront-ils à enrayer le chômage et à améliorer les conditions de vie déplorables des Egyptiens, les deux signes avant-coureurs de la révolte de la place Tahrir? Et pourront-ils le faire sans puiser dans leurs propres coffres? Il est bien difficile, pour l´heure, de répondre à ces questions.

< Retour